A. Effet des crises bancaires sur le CIC
Les problèmes bancaires de 1930 à 1933 perturbèrent le processus d’allocation du
crédit en créant d’importants changements imprévus dans les canaux de transmission du
crédit. La peur des ruées entraîna d’importants retraits de dépôts bancaires, des
augmentations, par précaution, des ratios réserves/dépôts, et une demande accrue des banques
pour des actifs très liquides et réescomptables. Ces facteurs, ajoutés aux faillites effectives,
menèrent à un affaiblissement du rôle du système bancaire dans l’intermédiation du crédit.
Une partie de ce rôle fut prise par d’autres canaux du crédit dont l’importance grandissait.
Toutefois, cette évolution nuit sans aucun doute à l’efficacité financière et augmenta le CIC,
étant donné l’expertise accumulée par les banques, l’information dont elles disposaient, et
leurs relations avec leurs clients.
[...]
13 Pour me concentrer sur l'intermédiation du crédit, je néglige les transactions et les autres services rendus par
les banques.
On peut faire deux autres observations sur la contraction du crédit bancaire. D’abord,
les catégories d’emprunteurs les plus touchées par la réduction du crédit furent les ménages,
les agriculteurs, les entrepreneurs individuels et les petites entreprises; ce groupe avait le taux
le plus élevé de dépendance directe ou indirecte au crédit bancaire. Ensuite, la contraction du
crédit bancaire était deux fois plus importante que dans d’autres grands pays, même ceux
ayant connu des baisses comparables de la production.
La réduction des crédits bancaires fut partiellement compensée par le développement
relatif d’autres formes de crédit. Dans le domaine du crédit à la consommation, les vendeurs
au détail, les crédits en nature et d’autres institutions non bancaires de crédit améliorèrent leur
position par rapport aux banques. Pendant cette période, les petites entreprises réduisirent de
manière significative leur recours traditionnel au crédit bancaire en faveur du crédit
commercial. Mais, comme nous l’avons défendu plus haut, dans un monde où existent des
coûts de transaction et une nécessité de discriminer entre les emprunteurs, ces modifications
dans les institutions remplissant la fonction d’intermédiation du crédit a dû, au moins
temporairement, réduire l’efficacité du processus d’allocation du crédit, augmentant par là le
coût effectif du crédit pour des emprunteurs potentiels.
B. L’effet des banqueroutes sur le CIC
Je vais maintenant me livrer à une brève discussion sur l’impact de l’augmentation des
défauts de remboursement et des banqueroutes pendant cette période sur le coût de
l’intermédiation du crédit.
L’existence même de procédures de banqueroute, loin d’être un phénomène évident ou
naturel, pose des questions importantes à la théorie économique. Pourquoi, par exemple, les
créditeurs et les débiteurs en défaut de remboursement effectuent-ils leur paiement à des tiers
(administrateurs, notaires) que ces procédures imposent, au lieu de se mettre d’accord pour
répartir ces paiements entre eux ? Dans un monde de marchés complets, il n’y aurait pas de
banqueroute, et cela car les contrats de dette contingents aux états de la nature définiraient les
obligations des parties dans toutes les circonstances possibles, rendant l’arbitrage d’un tiers
inutile. Le fait que l’on observe des banqueroutes dans notre monde de marchés incomplets
suggère que les créditeurs et les débiteurs ont trouvé la combinaison de contrats incomplets de
dette et, ex post, de déclarations de faillites (si nécessaire) moins chère que d’essayer d’écrire
et de mettre en oeuvre des contrats complets contingents aux états de la nature.
Plus concrètement, utilisons l’exemple des « bons emprunteurs – mauvais
emprunteurs ». Lorsqu’elle rédige un contrat de dette avec un emprunteur potentiel, la banque
a deux possibilités opposées. Elle peut essayer le plus possible de rédiger un contrat complet
contingent aux états de la nature en incluant dans le contrat les actions de l’emprunteur et en
faisant dépendre le remboursement du résultat du projet de l’emprunteur. Ce contrat, s’il est
rédigé et mis en oeuvre correctement, éliminerait complètement la possibilité que l’une des
deux parties ne remplisse pas ces obligations; son inconvénient évident est le coût du contrôle
qu’il implique. L’autre possibilité pour la banque est de rédiger un contrat très simple
(« remboursement de telle somme à telle date »), puis de n’accorder le prêt que si elle estime
que l’emprunteur est susceptible de le rembourser. Cette deuxième approche l’emporte
d’habitude sur la première, en particulier pour les petits prêts.
Un mécanisme qui accroît l’avantage en terme de coûts de l’approche la plus simple
est l’utilisation de collatéraux. Si l’emprunteur dispose de richesse qui peut être récupérée par
la banque en cas de non-remboursement, le risque pour la banque est faible. De plus, la
menace de perte de la caution procure la bonne incitation pour les emprunteurs à n’utiliser les
prêts que pour les projets rentables. Donc, la combinaison de collatéral et de contrats de dette
simples permet d’obtenir un faible CIC effectif.
Une manière utile de considérer la crise de la dette de 1930 – 1933 est d’y voir
l’érosion progressive des collatéraux des emprunteurs par rapport aux poids des dettes.
Comme l’emprunteur devient de plus en plus insolvable, en moyenne, les banques (et aussi
d’autres prêteurs) font face à un dilemme. Des contrats de dette simples, non contingents aux
états de la nature présentent des risques plus élevés de défaut ; toutefois, revenir à un type de
contrat plus complexe implique beaucoup d’autres coûts. Dans tous les cas, l’insolvabilité des
débiteurs augmente nécessairement le CIC pour les banques.
Une façon pour les banques de s’ajuster à un CIC plus élevé est d’augmenter le taux
d’intérêt qu’ils demandent aux emprunteurs. Cela peut néanmoins être contre-productif, si des
taux d’intérêt plus élevés augmentent le risque de défaut. La réponse habituelle des banques
est seulement de ne plus prêter à certaines personnes auxquelles elles auraient prêté dans une
meilleure situation. Ceci est certainement ce qui s’est produit dans les années 1930.
[...]
3. Marchés du crédit et performance macroéconomique
Si on considère comme acquis que les crises financières pendant la dépression ont
gêné la circulation normale du crédit, il reste à montrer comment cela peut avoir eu un impact
sur l’activité économique.
Il y a de nombreuses façons par lesquelles les problèmes des marchés du crédit
peuvent affecter l’activité macroéconomique. Certains de ces effets peuvent être rassemblés
sous le nom d’« effets sur l’offre globale ». Par exemple, si la circulation du crédit est
découragée, les emprunteurs potentiels ne sont plus capables de rassembler des fonds pour
mener des activités ou des investissements rentables; en même temps, les épargnants
devraient utiliser leurs fonds pour des choses moins intéressantes. D’autres problèmes
possibles résultent d’un marché du crédit fonctionnant mal : réduction de la faisabilité d’un
partage effectif des risques et difficultés plus importantes pour trouver des gros projets ne
pouvant être scindés. Tout cela peut limiter la capacité productive de l’économie.
[...]
La crise financière des années 1930 a-t-elle fait des Etats-Unis une « économie
temporairement sous-développée » (pour reprendre l’expression fort à propos de Bob Hall) ?
Bien que cette possibilité soit intéressante, la réponse à cette question est probablement non.
Bien que de nombreuses entreprises souffraient d’un épuisement de leur capital et des fonds
disponibles pour investir, les grandes entreprises entraient dans cette décennie avec
suffisamment de fonds et de réserves liquides pour financer leurs opérations et les expansions
qu’elles souhaitent. A moins que l’on considère que les productions des petites et des grands
entreprises ne soient pas substituables, l’effet sur l’offre globale ne doit pas être considéré
comme très important.
La réticence des entreprises, même celles disposant de fonds, à augmenter leur
production suggère qu’envisager les effets du marché du crédit sur l’activité par le canal de la
demande globale est plus porteur. La justification du canal de la demande globale est simple à
donner : un coût plus élevé de l’intermédiation du crédit pour certains emprunteurs (les
ménages et les petites entreprises, par exemple) entraîne que, pour un taux d’intérêt « sûr »
donné, ces emprunteurs devront supporter un coût effectif du crédit plus élevé (en fait, il se
peut qu’ils ne puissent même pas emprunter). Si ce coût élevé s’applique aux ménages et aux
petites entreprises mais pas à leur épargne (ils peuvent seulement toucher le taux « sûr » sur
leur épargne), alors l’effet de coûts d’emprunt plus élevés est sans ambiguïté de réduire leur
demande courante pour des biens et services. Ce pur effet de substitution (de consommation
future à une consommation présente) est facilement expliqué par un modèle classique de
consommation intertemporelle à deux périodes.
[…] Dans tout modèle macroéconomique, cela implique un produit plus faible et des
taux d’intérêt plus faibles. Ces deux résultats caractérisent bien sûr la crise de 1930 à 1933.
4. […]
5. Persistance de la crise financière
J’ai avancé, dans mon introduction, que ma théorie semblait capable d’expliquer la
longueur et la gravité inhabituelles de la Grande Dépression. Dans la partie précédente, j’ai
essayé de m’occuper du problème de la gravité; les estimations issues des régressions ont
suggéré que les effets combinés, monétaires et non-monétaires, de la crise financière, peuvent
expliquer une grande partie de l’importance de la baisse de l’activité Dans cette partie, je
m’attarderai sur la longueur de la Grande Dépression.
Théoriquement, la durée des effets du crédit décrits dans la seconde partie dépend du
temps que prennent, d’une part, l’établissement ou la remise en fonctionnement de canaux de
crédit après une perturbation majeure, et, d’autre part, le rétablissement des débiteurs
insolvables. Comme cela peut être difficile et long, la persistance des effets non-monétaires de
la crise financière acquiert ainsi un fondement plausible. (Au contraire, la persistance des
effets purement monétaires repose sur la lente diffusion de l’information et la rigidité
inexpliquée des salaires et des prix). Bien sûr, la plausibilité n’est pas suffisante; il faut ajouter
des preuves sur la rapidité du rétablissement du système financier.
Après avoir traversé difficilement 1931 et 1932, le système financier toucha le fond en
mars 1933, quand le président Franklin D. Roosevelt, nouvellement élu, décréta un moratoire
bancaire au cours duquel furent fermés la plupart des intermédiaires et des marchés financiers.